Dans le "tout à l'éthique" actuel, développons-nous les conditions de la réflexion éthique? Nous publions ici un extrait de la conférence d’ouverture du dernier congrès de l’AQECR (2011) portant sur l’esprit critique et la réflexion éthique. Le texte intégral est disponible ici.
Par Luc Bégin
Faculté de philosophie et
Institut d’éthique appliquée (IDEA)
Université Laval
Penser la compétence en éthique en terme de réflexion critique n’est pas quelque chose d’abstrait, de théorique, ou d’éloigné de la vie au quotidien. Cela veut dire que le citoyen ayant développé cette compétence adéquatement devrait avoir quelque chose s’apparentant à un réflexe, un souci, ou une sensibilité lui permettant d’être attentif à
la dimension éthique des situations dans lesquelles il se trouve ou qui représentent des enjeux pour nos sociétés. En tant qu’il a développé cette aptitude, cette capacité à aborder de manière réflexive les conduites, les valeurs, les normes et, globalement, les questions éthiques, on peut légitimement en attendre qu’il exerce ce jugement critique dans son milieu de travail, dans sa pratique professionnelle ou lorsqu’il remplit ses fonctions au sein d’une organisation. La compétence éthique ne vaut pas que pour les relations privées qu’entretiennent entre elles les personnes; elle ne se ramène pas non plus à des exercices rhétoriques d’argumentation où la répartie la mieux ficelée emporte la mise; ce n’est pas un jeu intellectuel pour orateurs chevronnés, ce à quoi on a trop souvent tendance à la ramener lorsqu’on pratique le débat en public et qu’on détermine un vainqueur au nombre de mains levées.
La compétence éthique comprise en termes de réflexion critique est bien plutôt une exigence adressée au citoyen vivant dans une société démocratique et pluraliste. C’est une exigence à l’effet de demeurer vigilant dans sa compréhension de ce qui se passe autour de lui; une exigence d’exercer son jugement et son aptitude à nuancer ses propos; une exigence aussi d’intervenir, de questionner, de se prononcer – et, au besoin, de dénoncer (plutôt que de détourner les yeux) – lorsque la situation le commande. C’est une exigence à l’effet d’assumer pleinement son rôle de citoyen entendu comme personne autonome et responsable, avec tout ce que cela implique.
On peut imaginer qu’ÉCR représente un levier formidable pour aider à ce qu’advienne ce que j’appellerais une « maturité sociale » digne d’une société pluraliste et démocratique. Encore faut-il, toutefois, que l’on aménage les conditions nécessaires à la réussite de ce projet de développement social.
Je dirai d’abord de ce contexte social qu’il pourrait être propice à un développement de l’éthique, mais que l’usage public que nous faisons de l’éthique est paradoxal. Le paradoxe s’exprime de la façon suivante : l’injonction qui se répercute le plus largement dans la sphère publique québécoise depuis maintenant deux ou trois ans est celle du « tout à l’éthique ». L’appel à plus d’éthique est en effet partout, dans toutes les sphères d’activités : de la politique –fédérale, provinciale ou municipale –, aux pratiques contractuelles et même dans les activités sportives organisées pour les jeunes où les parents se voient proposés des codes d’éthique. Il n’est pas un lieu, pas une branche de nos activités sociales où l’on puisse véritablement se retrancher et se prémunir de cette déferlante. Est-ce une bonne chose qu’il en soit ainsi? Tout dépend. D’un point de vue strictement théorique, on pourrait répondre positivement. Toutefois en pratique, c’est tout autre chose. Des nuances importantes s’imposent. C’est qu’en même temps que le langage de l’éthique s’impose massivement dans notre sphère publique, les initiatives législatives et les pratiques encouragées en la matière sont plutôt de l’ordre du « tout à la conformité », c’est-à-dire au respect de la règle sans autre forme de réflexion. Ce qui est loin d’être la même chose que le « tout à l’éthique ».
Il y a une forte tendance à l’heure actuelle dans notre société à parler d’un besoin d’éthique alors que l’on ne fait que mettre en place des mécanismes dont la visée est de garantir la conformité des personnes à des normes devant régler leurs comportements. À la rigueur, on pourrait peut-être parler d’une éthique de la conformité pour qualifier cette conception diffuse, mais tellement présente actuellement au Québec. Mais on conviendra aisément qu’on est alors très loin du sens donné à la notion d’éthique dans le programme ÉCR.
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