Elle est incontournable. Quelle que soit la requête, c’est à elle que ce pantocrator du Web qu’est Google nous confie en premier lieu, bien souvent. Wikipédia est-elle pour autant une source fiable pour les enseignants en culture religieuse?

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L’encyclopédie libre Wikipédia a plus de 10 ans maintenant. Avec ses 1 200 000 et quelques pages et son million de visites à l’heure – en français seulement –, difficile de nier l’importance de cette icône du Web collaboratif. Lorsque ce n’est pas leurs élèves qui s’y précipitent, ce sont les enseignants qui, par choix ou dépit, y cueillent l’information nécessaire à la tenue des activités d’apprentissage qu’ils préparent.
La bête a de nombreuses qualités : accessible, rapide, vulgarisée, « hyperreliée », gratuite. Lieu de la mise en commun des savoirs, les articles proposés par tout un chacun sont discutés, commentés et corrigés par la communauté. La régulation par les pairs est-elle suffisante pour assurer la qualité de cette œuvre 2.0? À l’invitation de Enseigner l’ÉCR!, nos experts ont mis les habits de l’internaute et ont scruté, à eux trois, douze pages associées à leur domaine d’enseignement et de recherche. Un coup de sonde dans l’univers wikipédien qui invite à la prudence à défaut d’abstinence.
Quelques grandeurs... et plusieurs misères
Pareil exercice d’exploration est sans contredit limité. Il ne s’agit en rien d’une analyse exhaustive. D’ailleurs, la difficulté d’avoir un regard critique global témoigne à la fois de la grandeur et de la misère de l’outil : la qualité de l’information varie significativement d’un article à l’autre, les contenus se modifient, les savoirs sont dépendants de l’expertise des contributeurs et de leur engagement dans le processus de rédaction.
Ainsi, Alain Bouchard, enseignant au Cégep de Ste-Foy, chargé de cours à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval (FTSR) et spécialiste des nouvelles religions, est d’avis que l’article « secte » constitue une « bonne présentation du concept sociologique et de la difficulté de le définir ». Il s’agit d’une description pertinente « des enjeux et les controverses entourant la lutte contre les sectes. » Un point de vue partagé par Dominic Larochelle, chargé de cours et chercheur à la FTSR. «Il s’agit d’une bonne analyse sociologique, peut-être écrite par un spécialiste universitaire. L’auteur donne non seulement une définition du mot secte, mais également une analyse de son utilisation dans différents contextes. L’article fournit une très bonne bibliographie, séparée en différentes catégories », soutient celui qui est aussi intervenant et responsable des bénévoles au CROIR.
Autre page, toute autre réalité. Professeur à la FSTR et spécialiste des religions de l’Inde, André Couture est catégorique : la page consacrée à l’hindouisme, au moment de sa consultation, « ne fait pas partie des sources fiables à mettre entre les mains des enseignants et de leurs élèves. » D’abord, on y retrouve de nombreuses erreurs et imprécisions qu’il illustre par quelques exemples « choisis presque au hasard ». Concernant les Védas, Wikipédia soutient qu’ils ont été révélés par le Brahman. Or, comment est-ce possible, se demande le professeur Couture, « si le Brahman est bien une entité impersonnelle qui ne peut prendre aucune initiative, même pas celle de se révéler? » « Et cela d’autant plus que l’on ajoute un peu plus loin que " les Védas seraient non personnels et sans commencement ni fin ". » Il poursuit : « je me demande encore comment on peut affirmer qu’à l’intérieur des Védas, les Brâhmana sont " les textes liturgiques et de rituel" , que les Âranyaka, c’est "la section théologique" et que les Upanishad, c’est " la section spéculative" ? Il faut de toute évidence n’avoir jamais eu de contact avec ces textes, même en traduction. »
Autres exemples, si besoin est : « l’auteur de l’article note que, d’après les Upanishads, " les bêtes et les humains sont frères" : un langage qui sonne plus occidental que proprement indien », nous dit M. Couture. « La même page assigne même une date précise au sage Yâjñavalkya, (630-583 av. J.-C.) : un défi aux connaissances actuelles. » Bref, la conclusion du spécialiste est sans équivoque : « impossible à un élève de se retrouver dans ce fatras. »
Problème de perspective
Et le plus important est que ces erreurs ne sont pas que des inexactitudes et des imprécisions. Elles traduisent une interprétation « qui se situe, dans la mesure où je puis en juger, dans le cadre d’une approche ésotérique de l’hindouisme s’inspirant surtout d’auteurs comme René Guénon, Jean Herbert, Alain Daniélou, mais avec suffisamment de références à des spécialistes reconnus (Dumézil, Esnoul, Biardeau, Flood, etc.) pour en maquiller l’option fondamentale et brouiller les pistes. » Cette option – difficile à débusquer pour le lecteur qui n’est précisément pas un connaisseur puisqu’il se retrouve sur Wikipédia – s’avère pourtant « l’illustration typique de ce qu’on refuse autant que possible de faire en sciences des religions », affirme M. Couture. « Pour être simplement lisible, cet article demanderait à être revu de fond en comble, et il faudrait au moins en situer d’emblée clairement le point de vue. Même si on peut toujours y trouver des informations exactes, ce texte ne reflète pas dans son ensemble la position des sciences des religions (histoire, anthropologie, études littéraires, etc.).»
Des hauts, des bas et des ballotements
Entre ces deux cas de figure, plusieurs pages, tout en étant intéressantes, méritent une considération retenue. Ainsi en est-il de « Religions chinoises », page pour laquelle Dominic Larochelle – qui donne un cours précisément sur ce sujet – soutient qu’elle « ne manque pas d’intérêt » bien qu’elle « insiste trop sur les différentes traditions religieuses prises séparément (taoïsme, bouddhisme, christianisme, etc.) et pas assez sur les relations qu’elles entretiennent dans l’histoire pour former la religion chinoise. » M. Larochelle ajoute cependant que « la partie sur le taoïsme est pauvre et renferme quelques inexactitudes » et que « le texte contient peu de références, et aucune référence académique ». En somme, une ressource « intéressante pour une vue très générale, mais inégale sur bien des points. »
Alain Bouchard formule des remarques du même ordre concernant l’article portant sur les témoins de Jéhovah. Tout en considérant qu’il s’agit d’une « bonne description de l’histoire, des croyances et des pratiques », il est d’avis qu’une trop grande importance est accordée aux conclusions et interprétations de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaire (France). Il donne pour exemple l’insistance sur le rapport parlementaire français de 2006 concernant l’influence des milieux sectaires sur les mineurs qui, selon Wikipédia, « évoquait un conditionnement et une culpabilisation des enfants et s'inquiétait de l'incapacité du développement de l'autonomie et des troubles psychologiques qu'engendrerait la "séparation d'avec le monde" ». « Cette affirmation est très tendancieuse, dit M. Bouchard, et contredite par plusieurs psychologues et sociologues. Il faudrait trouver dans l’article des références à ces travaux. »
De même, les quelques articles concernant les nouvelles religions consultés souffrent soit d’une description « très près de la vision interne du groupe », soit d’une présentation marquée par des « des références au contexte antisectaire français ». Pour le sociologue des religions, les renseignements présentés n’arrivent pas toujours à dépasser les aspects sensationnalistes et controversés. Il en va ainsi pour l’Église de scientologie et le mouvement raëlien. Dans ce dernier cas, « l’article est superficiel et truffé d’inexactitudes. Encore une fois, on met l’accent sur les aspects sensationnels du mouvement sans bien les situer dans leur contexte. On n’y retrouve aucune information sur la vision religieuse du groupe ». Et la section « discussion »? « De façon générale, on sent toujours la tension entre la promotion et la dénonciation », constate l’expert.
Le Web : contenu actualisé?
L’une des forces prétendues des ressources en ligne tiendrait en la facilité avec laquelle elles peuvent être mises à jour, ce qui suggère que que l’information qui s’y trouve est à la fine pointe de la recherche. Or, prenons pour exemple l’article sur la religion traditionnelle chinoise. D’emblée, Dominic Larochelle s’interroge sur l’appellation « religion traditionnelle » qui est « rarement utilisée par les spécialistes de la Chine pour décrire ce qu’on nomme plutôt la religion populaire. » En plus de « quelques anomalies dans les explications », le document numérique « ne comporte aucune référence. La bibliographie ne contient que les livres de Marcel Granet publiés en 1922 et 1934. Ces livres restent des classiques, mais beaucoup d’études plus poussées ont été publiées depuis ce temps. » Même constat pour le taoïsme. Bien que « l’auteur du texte connaisse les classiques et les études récentes en français, il reprend de vieilles interprétations qui ont été aujourd’hui révisées, en particulier dans les milieux américains. Il insiste un peu trop, selon l’intervenant du CROIR, sur l'existence d'une soi-disant école philosophique et néglige l'aspect plus liturgique et cultuel du taoïsme. En effet les récentes recherches nuancent l'importance, dans le développement du taoïsme, de ce courant philosophique, auquel on associe des textes comme le Daode jing et le Zhuang zi. » Résultat : ici aussi, quelque chose « d’intéressant mais d’inégal ».
Interpellations
Humble et sans prétention, cette exploration pose tout de même question. Une analyse semblable, publiée dans le journal en ligne Firstmonday, en arrive à des conclusions plus troublantes encore. Sur les 22 articles examinés par des experts de différentes disciplines, seulement 12 ont été considérés comme acceptables. Pourtant, ils apparaissaient tous sur la courte liste des « contenus de qualité » (featured articles) rassemblant « les meilleurs articles offerts sur Wikipédia ». Qui plus est, ils ont été évalués à l’aide des critères que Wikipédia dit appliquer pour établir ce choix.
Plus que de condamner sans nuance, l’enjeu est de montrer les limites de l’outil. Dans un dossier sur l’usage de Wikipédia en éducation, Patrice Létourneau nous avertit : « il importe de réitérer que si Wikipédia constitue un point de départ intéressant pour débuter une recherche, en revanche ladite recherche ne doit jamais ô grand jamais se terminer avec Wikipédia. » Semble s’appliquer ici l’adage journalistique : multiplier les sources, vérifier, vérifier et contrevérifier. Seulement, si l’on s’impose ce processus, l’encyclopédie en ligne la plus populaire du Web perd de son intérêt, soit d’offrir rapidement et facilement des contenus.
Les chercheurs et les spécialistes de différentes disciplines sont aussi interpellés par de pareils constats. Les milieux universitaires ne devraient-ils pas porter davantage attention à ces nouvelles modalités de circulation des connaissances? N’y a-t-il pas un appel à y contribuer directement ou par d’autres modes de diffusion?