Monsieur Lazhar

par Jean-Philippe Perreault, FTSR ULaval 30 octobre 2011 11:44

Le dernier film de Philippe Falardeau, Monsieur Lazhar, parle de transcendance, de mort, de vie... et peut-être d'éducation.

 

Je laisse à des oreilles et yeux experts l’analyse des qualités cinématographiques de ce film d’une grande beauté et d’une émouvante vérité parce que d’une complexe simplicité. Plus sage de m’en tenir qu’à quelques réflexions sur l’éducation, dont on ne sait trop, au sortir de la salle de projection, s’il s’agit ou non du propos du film. Pas question ici du messie enseignant hollywoodien. Pas question non plus de la bête opposition nostalgique entre les dérives d’aujourd’hui et le bon temps d’hier, entre la mollesse présente et la droiture perdue. Mais il y a aussi tout cela. Et c’est cette ambiguïté qui en fait l’intérêt.

 

Certains y ont vu ou y verront une critique du système éducatif : faillite du paradigme actuel, rôle de l’enseignant réduit à une technicité sans signifiance, autorité ne résidant plus que dans le son strident d’un violent sifflet, bureaucratie bloquant l’accès à l’univers de ces enfants post-traumatisés. Mais puisque Philippe Falardeau et Évelyne de la Chenelière ne se satisfont pas de clichés pour réponses, on ne peut en rester là. Il y a à la fois moins et davantage.

 

Ce film n’est pas un blâme, mais un regard. Voilà ce que l’arrivée de Monsieur Lazhar provoque : une distance, une mise en perspective. Visiblement, il n’arrive pas avec une formule gagnante héritée d’une culture qui n’aurait pas connue notre "crise" et rappelant un « bon vieux temps » nécessairement meilleur. Les bureaux ordonnés en rangées bien droites et le Balzac en dictée de Bashir ne sont pas plus la solution que l’approche collaborative et l’apprentissage par projets de Claire – dont on aperçoit une séquence en éthique et culture religieuse, d’ailleurs. Là-dessus ne porte pas le film. Ce qui est en cause, c’est la relation que ces deux enseignants arrivent – ou pas – à créer avec leurs élèves et entre eux. La possible et impossible relation à l’autre : à ce Simon meurtri; à cette Alice perspicace et souffrante à la fois; à ce Bashir retenu là-bas et dont la verdure montréalaise n’arrive pas encore à adoucir la noirceur de la blanche Alger.

 

S’il y a une question que pose ce film, c’est bien celle des conditions de la relation. Une relation dévorée non pas tant par un système et une réforme insensés que par les rapports ambivalents et paradoxaux que notre époque entretient avec l’éducation. Qu’ont en commun ces parents absents et ces parents ultraperformants, ces enseignants de bonne foi et impuissants, cette directrice sensible et piégée? Ils font les frais d’attentes contradictoires : que l’École soit performante et attentive, débordant de ressources et « économique », particulière et uniforme, emphase avec aujourd’hui et fidèle à ce que l’on a connu d’elle autrefois…

 

Alors que cette turbulence semble condamner au cynisme, Monsieur Lazhar reconnaît la valeur de la quête de sens et de cohérence quand la mort, cet ultime insensé, apparaît dans une société de la mort niée. La mort, faut-il le rappeler, n’est pas la question dernière, mais la première, source de toutes les angoisses. Simon, Alice et Bashir ont vu la mort. Comment vivre sans être figé dans ces images, sans que l’humanité de Simon, Alice et Bashir soit prisonnière de ces photos d’ange pendu, de famille perdue ou de pays imaginés.   

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Le film « Des hommes et des dieux »

par Jean-Philippe Perreault, FTSR ULaval 26 janvier 2011 11:48

« S'il m'arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd'hui - d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. […] Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes, laissées dans l’indifférence de l’anonymat. Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre. Elle n’en a pas moins non plus. En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance. J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal qui semble, hélas, prévaloir dans le monde, et même de celui-là qui me frapperait aveuglément. J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint. Je ne saurais souhaiter une telle mort. Il me paraît important de le professer. Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre.» (source : La Croix)

Là est la grandeur de ce film: avoir su, avec une poétique justesse, traduire en humanité et en vérité ce rapport à l’autre et à l’Autre dont il est question dans cet extrait du testament du P. Christian de Chergé, prieur du monastère de Tibhirine. La beauté d’une justesse dont il nous a été possible de rendre compte, à notre tour, que par un silence (monacal) au sortir de l’avant-première, alors que Des hommes et des dieux prendra l’affiche dans les salles du Québec le 25 février prochain.

 

Les pièges sont forcément nombreux pour qui choisit de raconter le destin de ces sept moines cisterciens de l’abbaye Notre-Dame de l’Atlas, au sud d’Alger. Des religions, du terrorisme, des martyrs, de la politique, des assassinats, une fin tragique dont l’explication tient en quelques hypothèses encore enfouies sous les secrets et l’embarras diplomatiques. On imagine aisément dans quelle sauce sensationnaliste le film aurait pu tremper.

Et pourtant. Rarement peut-on dire avec autant de pertinence que ce film est inspiré d’une histoire vraie. Non pas celle d’un pays au contexte politique et religieux trouble; même s’il en est. Non pas celle d’hommes d’institution; même s’ils en sont. Ni celle de la différence et de l’incompréhension; même si elles sont là, jusque dans l’absence de traduction de la langue de l’autre. Non plus celle d’exécutions irrésolues; même si tel est bien le drame vécu dans le brouillard et la neige des dernières scènes (devrait-on écrire « Cènes »?).

Ce film porte sur la vérité. Ni la dogmatique ni celle qui cherche à dominer. La vérité d’êtres humains qui, en affirmant vivre sous le regard de leur Dieu et de leurs frères (chrétiens et musulmans), désirent soutenir ce regard jusqu’au bout.

Sans prêchi-prêcha, simplisme et raccourcis, ce film est d’abord un récit dont le titre est inspiré du psaume 81 : « Vous êtes des dieux, des fils du Très-Haut, vous tous ! Pourtant vous mourrez comme des hommes. » Par le traitement qu’Étienne Comar (principal artisan et producteur) et Xavier Beauvois (réalisateur) lui réservent, ainsi que par le jeu remarquable des acteurs (notamment Lambert Wilson et Micheal Lonsdale), cette histoire devient une expression du religieux qui transcende les frontières confessionnelles. Voilà pourquoi elle peut être l’objet d’une féconde exploration en éthique et culture religieuse. Que l’on considère les choix de ces moines comme relevant d'un fantasme délirant ou d'une épopée courageuse, qu’importe. Leur histoire est un « fait religieux » auquel l’œuvre de Beauvois nous donne accès tout en finesse. Sans être voyeurs, nous sommes transportés là, avec eux, dans cette Algérie où vivent des hommes et des dieux. 

Grand prix du jury à Cannes et favori aux César, la popularité du film est elle-même un événement qui en justifie l’intérêt tout autant qu'elle saurait susciter la curiosité des élèves. De nombreux dossiers publiés dans les médias font état aussi bien des motivations du réalisateur, de la réaction des familles, du mystère « politico-diplomatique », de la géopolitique que de l’expérience spirituelle des acteurs. Tout est réuni pour une fascinante exploration de « l’expérience religieuse » ou des « références religieuses dans les arts et la culture » (thèmes du secondaire).

En attendant un dossier plus complet en ces pages virtuelles, voici quelques ressources pour ceux qui seraient tentés par l’aventure :

- Le dossier du journal français La Croix

- Le livre de John Kiser Passion pour l'Algérie: les moines de Tibhirine. L'enquête d'un historien américain qui a inspiré le film.

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