« Former des citoyens responsables, autonomes et difficiles à gouverner ». Voilà la réponse de Camil Bouchard en conférence d’ouverture du colloque du CTREQ Partageons nos savoirs. Et la question? Ah oui : quelle réussite éducative? Il a invoqué la nécessité que l’école québécoise s’engage dans une mission explicite (il insiste) à la formation à l’éthique, à la citoyenneté et à la démocratie. Il a soutenu qu’il fallait penser l’éducation en des termes qui paraissent un peu vieillots : ceux du « bien commun ». Tout ça vous dit quelque chose?
« On ne fera pas semblant », a-t-il dit, évoquant dès le départ le contexte pour le moins particulier de ce printemps québécois. Voulant aborder de front les enjeux, le professeur, chercheur et ex-député a d’abord brossé un certain portrait de ce qu’il a appelé « la crise de civilisation » actuelle : crise économique, « modèle québécois » menacé, dissolution du bien commun au profit des réussites individuelles, crise démocratique, etc. « Les boursicoteurs avides et sans scrupules, on les produit dans nos écoles… » a-t-il lancé avant de conclure qu’il s’agit d’une « crise éthique et morale ».
Nul besoin de partager pleinement les points de vue situés et réfléchis du conférencier pour apprécier le rappel. Que les premiers mots d’un colloque où il fut question de moyens, de stratégies, d’outils, d’innovation soient consacrés à ce « pourquoi » originel et fondateur de la mission éducative fut bénéfique. N’est-ce pas là que se trouve, ultimement, le sens des efforts, des dépassements et des investissements des quelque 500 acteurs passionnés d’éducation réunis par le CTREQ?
ECR interpellé
Il y a de quoi à ce que les engagés en enseignement de l’éthique et de la culture religieuse se sentent particulièrement interpellés. Sans même être chauvin, on peut entendre dans les propos de Camil Bouchard les deux finalités du programme ECR: la reconnaissance de l’autre et la poursuite du bien commun. Des finalités « explicites », de surcroit.
Ainsi, devant les réactions somme toute enthousiastes de l’assistance – pour ce qu’on a pu en observer – il est difficile de résister à l’envie quelque peu narquoise de répliquer : s’il s’agit d’une mission fondamentale que cette formation à l’éthique et au bien commun, c’est dire que le programme Éthique et culture religieuse l’est tout autant! ECR est donc quelque chose comme une « grande petite » matière en mesure de jouer un rôle déterminant.
Un rôle déterminant parce que dès l’appel de Camil Bouchard pris au sérieux, on saisit la complexité de la tâche. On conviendra que rendre autonome, responsable et critique a bien peu à voir avec la simple expression d’opinions ou la chronique d’humeurs, tant celles élèves que des enseignants. Le développement de l’esprit critique exige la compréhension, la réflexion et le dialogue (tiens donc : les trois compétences du programme ECR!).
Ce trio d’actions est un engagement dans une démarche particulière qui est la clé de voute de la poursuite du bien commun en des sociétés comme la nôtre. Il s’agit de comprendre, réfléchir et dialoguer avec d’autres : ceux qui l’ont fait avant nous, ceux qui le font avec nous et ceux qui ne le font pas comme nous et arrivent à des résultats différents. C’est à ces conditions que l’on peut parler d’une « éducation aux valeurs ». Voilà ce que nous semble être un « citoyen autonome, responsable et difficile à gouverner ». Un citoyen qui ne nous redit pas ce que l’on veut entendre en adoptant sans broncher notre vision de la société. Un citoyen en mesure de penser par lui-même, certes, mais surtout capable de penser avec d’autres. Parce qu’aussi important soit-il, à lui seul l’esprit critique ne permet pas la poursuite du bien commun, pas plus que la somme des individus autonomes ne fait la société. La réflexion éthique et le dialogue commencent là : lorsque les valeurs et les idéaux entrent en tension et en conflit. À ce moment, les finalités du programme prennent tout leur sens: reconnaître l’autre et poursuivre le bien commun.
Est-ce dire qu’il n’y a plus de valeurs communes à transmettre? Non. Tout au contraire. Cependant, l’école n’invente pas les valeurs et les normes : elles sont là, présentes et circulant dans les familles, la culture et la société. Le rôle de l’école est d’apprendre aux élèves à comprendre, à réfléchir et à dialoguer. Ce faisant, c’est à l’élaboration constante de valeurs communes que nous travaillons en permettant aux élèves de lier le passé et l’avenir, les traditions et le présent, soi et les autres. Et il est de la responsabilité de l’École de leur permettre de découvrir l’intelligence humaine et sociale développée par les générations précédentes dont ils ne se savent pas nécessairement héritiers. Bref, développer une culture seconde, dirait Fernand Dumont : reprendre « à mon compte une certaine distance entre un sens premier du monde disséminé dans la praxis propre à mon contexte collectif et un univers second où ma communauté historique tâche de se donner, comme horizon, une signification cohérente d’elle-même » (Le lieu de l’homme, Montréal, HMH, 1968, p. 41).
Si l’École a besoin d’un outil pour répondre à l’appel de Camil Bouchard, sachons qu’elle le possède déjà, pour peu qu’on le reconnaisse.