L’éducation est pensée à la faveur de différents lieux, enjeux et réalités: les élèves, les enseignants, les structures, les politiques, la pédagogie, la réussite, les troubles de…, les sciences de… Qu’en est-il de l'ÉCR? Sa contribution permet-elle de penser l’École? Tentons, sans prétention, quelque chose comme une « métacognition prospectiviste ». Première de trois réflexions non simplement sur l’ÉCR à l’École, mais sur l’ÉCR et l’École.
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« À quoi ça sert? », demande l’élève de sixième année à son enseignante. Question qui n’est en rien inhabituelle. À la différence que lorsqu’elle est posée au sujet de la culture religieuse, il se pourrait qu’elle soit aussi celle de l’enseignante, de ses parents et de plusieurs intervenants. Même parmi vous, lecteurs de ce billet, certains s’arrêteront peut-être ici, prétendant que les débats menés depuis le Rapport Proulx (1999) ont épuisé les explications légitimant – ou non – l’étude de la culture religieuse à l’école. Eh bien, je crains que non! J’ai parfois même l’impression que nous sommes passés à côté de l’essentiel.
Il ne faut pas s’en étonner : le phénomène religieux suscite rarement l’indifférence, mais l’intérêt est soit lié à des questions existentielles, soit à une saine curiosité pour l’exotisme des pratiques, soit aux problèmes de la gestion de la diversité (lire : accommodements raisonnables). Rarement arrive-t-on à dépasser l’anecdotique pour considérer avec sérieux le religieux comme clé de compréhension des sociétés, particulièrement au sein de celles qui croient, comme la nôtre, s’en être débarrassé.
Les religions, le religieux et la société contemporaine
Confrontés à la diversité culturelle et religieuse le programme ÉCR permet de « reconnaître l’autre », condition première de « la poursuite du bien commun » (finalités du programme ÉCR). Tout en concédant sans hésitation qu’il s’agit là de l’argument principal, situons notre réflexion sur un autre terrain. Pour ce faire, il est nécessaire d’opérer une distinction fondamentale entre les religions et le religieux.
Les religions sont ces systèmes solidaires de croyances et de pratiques (Durkheim) qui sont observables au sein de la société et de la culture par des expressions (selon la terminologie québécoise) ou des faits (selon la terminologie française) qui sont « collectifs, matériels, symboliques et sensibles » (Willaime) : monuments, objets, rites, textes, comportements, normes, valeurs, œuvres artistiques, etc.
Au-delà des religions, il y a le religieux. Celui-ci est de l’ordre d’un « fait social total », pour reprendre l’expression maussienne, c’est-à-dire qu’il rejoint et est rejoint par l’ensemble des dimensions de la vie sociale. On comprend ainsi que le religieux ne se réduit pas aux religions, de la même façon que le politique ne se limite pas à la politique et l’économique à l’économie. Dès lors, le découpage si commode – et si occidental – de la vie collective en catégories (culturelle, politique, économique, artistique, religieuse…) ne tient plus. L’enjeu n’est pas de « voir de la religion partout », mais simplement de reconnaître que les dynamiques du religieux ne se limitent pas au strict territoire des religions. Le religieux ne se laisse pas sectoriser dans le privé, le confessant, le folklore ou l’ethnicité. Il s’agit d’une dimension de l’agir et de la pensée humaine.
Comprendre le phénomène religieux
Dans le cadre du programme ÉCR, la culture religieuse « consiste en une compréhension des principaux éléments constitutifs des religions » (Programme ÉCR – primaire p. 280) Soyons ici très clairs : ce sont les religions et les courants de pensée « séculiers » qui sont abordés en classe et non le religieux. Les élèves doivent « cerner, à l'intérieur du vaste ensemble que constitue la culture objectivement considérée, une sorte de sous-ensemble constitué d’éléments observables […] qui, à des degrés divers, traduisent une certaine vision du monde, affirment un certain sens de la destinée humaine, promeuvent une certaine façon de vivre et comportent fréquemment, mais pas nécessairement, une référence, voire une relation personnelle, à un ou à des êtres transcendants.» (Pierre Lucier, p.4) Difficile en effet de réfuter que pour comprendre le Québec d’aujourd’hui comme celui d’hier, un minimum de culture religieuse soit indispensable. Voilà la tâche à laquelle s’attelle le programme ÉCR.
La question n’est donc pas d’aborder en ÉCR le religieux à l’extérieur des religions. Encore moins de soutenir que tel récit séculier contemporain et tel autre récit religieux, c’est du pareil au même; tant s'en faut, j’insiste! Dans un regard « métacognitif prospectif », la question est plutôt de cerner, au-delà des finalités et des éléments de contenu du programme, ce que permet le développement des compétences en culture religieuse et au dialogue.
Illustrons simplement. Au sortir de cinquième secondaire, l’élève pourra saisir les références religieuses que l’on retrouve dans le film Incendies alors que le récit se déroule en partie en pays musulman; de la même façon qu’il pourra mieux cerner l’essence du film Des hommes et des dieux, pour ne prendre que ces deux exemples. Mais il y a plus. Beaucoup plus. Parce qu’il aura exploré la signification, pour les croyants, des expressions du religieux tout au long de son parcours académique, il sera en mesure d’en saisir la dynamique. Alors que ses acquis en ÉCR se combineront aux acquis en français, en univers social et en art, il pourra – souhaitons-le – également voir dans le film de Denis Villeneuve et l’œuvre de Wadji Mouawad une poésie qui, si elle n’est en rien religieusement confessante, n’est pas pour autant étrangère – ni dans le fond ni dans la forme – aux grandes questions posées par les récits religieux. Ce regard ne fait pas de ce film un film religieux. Il demeure néanmoins nécessaire pour apprécier l’œuvre et, surtout, pour cerner ce qu’il en est de la condition humaine. Dans la même sémiotique, mais en sens inverse, notre élève saura reconnaître dans le film de Xavier Beauvois sur ces moines de Tibhirine des questionnements fondamentalement humains, en deçà ou au-delà des références religieuses explicites que l’on y trouve.
L’ÉCR et la mission de l’École
Au final, ce n’est pas la compréhension des religions pour elles-mêmes qui importe, mais la compréhension de l’humain et de l’humanité qui se révèle dans le religieux. Dès lors, la contribution de l’ÉCR au programme de formation et à la mission de l’École dépasse largement les questions éthiques et religieuses. Dépasse aussi les très souhaitables arrimages interdisciplinaires ad hoc en écriture, en lecture, en histoire, en géographie, en éducation à la citoyenneté, etc.
Si, en regard de ses finalités, il apparaît d’emblée que le programme ÉCR rejoint la mission de l’école en permettant de socialiser (« apprendre à mieux vivre ensemble ») et de qualifier (« faciliter leur intégration sociale »), il se pourrait qu’un de ses principaux apports – en complicité avec les autres domaines de formation – soit d’instruire, c’est-à-dire contribuer à « la formation de l’esprit de chaque élève ». Si le religieux est révélateur de la condition humaine et des fondements des civilisations, être en mesure d’en comprendre les dynamiques signifie que l’on développe chez l’élève une compétence globale lui permettant de s’approprier la culture et de naviguer des univers de représentations bien plus spacieux que la stricte dimension religieuse explicite. Ainsi, comme l’a écrit Fernand Dumont à propos des sciences de la religion, nous pourrions dire de l’éthique et la culture religieuse qu'elle est une « pédagogie de la culture ».
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